Germain Muller, dont l'esprit est doué d'une aptitude naturelle à saisir le défaut des hommes et des choses, éprouve pour cette localité et ses habitants une affection sans mélange, une sorte de tendresse admirative, pour une fois totalement dépourvue de critique... Pourquoi ? Parce que, dit-il, il n'y a pas en Alsace une cité plus alsacienne qu' Obernai. Faites le tour des remparts, regardez l'océan camaïeu des plus jolis toits du monde, et arrêtez-vous un instant devant l'école des Soeurs.
C'est là que s'élevait le château de Frédéric le Borgne, père de l'empereur Barberousse..."
Oui, j'imagine qu'en cette cité, un guide érudit et disert pourrait s'arrêter devant chaque parcelle d'architecture et livrer sa charge d'interprétations, de souvenirs et d'anecdotes.
Lors d'une fête folklorique, le visiteur a bien l'impression de voir dans ces personnages qui déambulent et s'agitent, revêtus de leur costume médiéval, les habitants authentiques de ces lieux, et de n'être plus, lui, avec sa tenue légère du XXè siècle, qu'un simple figurant sans importance.
Ces rues et ces places fournissent au rêve sa pâture, à l'histoire ses multiples perspectives, aux habitants des raisons péremptoires d'entretenir avec ferveur une cité qui a su garder vivantes toutes les fées du Moyen-Age et celles, plus richement habillées encore, de la Renaissance.
La légende d'Obernai L'histoire d'Obernai ? On l'écoute avec la même attention et le même plaisir qu'une légende. Elle porte en elle toute l'aventure alsacienne dans une sorte de condensé, comme si les évènements avaient eu un malin plaisir à se dérouler ici plutôt qu'ailleurs. Au début de notre ère, sur l'emplacement de l'actuelle agglomération, se dresse une villa gallo-romaine. Au VIIè siècle, sous le règne de Childéric II, roi d'Austrasie, Obernai (qui se nomme alors Ehenheim) est la résidence du duc d'Alsace, Etichon, père de sainte-Odile... Et pour l'Alsace, cela représente le début d'une sorte d'épopée.
Le siège ducal était une vaste cour salique avec de grandes forêts giboyeuses dans les montagnes voisines. Il est dominé par le château d'Altitona, qui prendra plus tard le nom de Hohenbourg (au cours du Moyen-Age et de la Renaissance), puis, de nos jours, celui de mont Sainte-Odile. Le duc lègue ce château à sa fille Odile, avec tous ses droits et toutes ses possessions, y compris Ehenheim, afin de faire restaurer les lieux et de fonder un monastère. Longtemps soumise à la juridiction de ce couvent, la ville est annexée, en 1120, au patrimoine des Hohenstaufen, puissants seigneurs souabes (d'origine alsacienne du côté maternel). Ayant été avoués du couvent (c'est-à-dire chargés de sa gestion), ils s'étaient peu à peu emparés de ses droits et propriétés.
Devenus empereurs du Saint-Empire romain germanique, les Hohenstaufen font construire sur l'emplacement de la ville mérovingienne un château impérial (emplacement actuel d'une école ménagère et rempart Mgr Caspar, encore aujourd'hui appelé "La Burg"). L'empereur Frédéric Barberousse y séjourna à plusieurs reprises avec sa cour. Les princes de Souabe élèvent Obernai au rang de Civitas (ville), ainsi qu'en témoigne un sceau de 1242. Après la chute des Hohenstaufen, la Burg et les fortifications primitives sont détruites. La localité tombe aux mains des évêques de Strasbourg. Mais elle parvient à s'affranchir de cette tutelle à l'avènement des Habsbourg.
Elle s'entoure alors de la double enceinte de murailles, flanquées de tours, en partie conservées de nos jours. C'est aussi à cette époque que sont construits les quatre premiers étages du beffroi (Kapellturm). En 1330, Obernai est élevée, par Louis de Bavière, au rang de ville impériale. Le 28 août 1354, sous le règne de l'empereur Charles IV, la ville adhère à la Décapole. Cette Confédération eut de grands avantages.
Elle constitua un facteur d'essor politique et de développement économique, mais elle entraîna Obernai dans de nombreux conflits. Toutefois, comme la ville avait su conserver son unité et l'intégralité de ses institutions, elle parvint à triompher de ses ennemis. Grâce donc à cette unité, aux puissantes fortifications et à l'énergie proverbiale des habitants, Obernai résiste victorieusement, en 1440, aux attaques des Armagnacs, en 1476, aux troupes de Charles le Téméraire et, en 1525, aux bandes des paysans révoltés. Malheureusement, dans la période médiévale, elle est frappée par des épidémies de peste et de lèpre, qui à plusieurs reprises font des ravages dans la population. Obernai parviendra au XVIè siècle à l'apogée de sa vie politique, mais les troubles religieux lui valurent beaucoup d'ennuis.
Puis, hélas, commencent les drames dus à la guerre de Trente Ans. Une série non interrompue d'accablantes contributions de guerre, trois sièges et une occupation ennemie qui se prolonge pendant 18 ans, sans compter la peste et la famine qui déciment la moitié de la population, telles sont les scènes désolantes que la guerre de Trente Ans a inscrites dans les annales de cette ville. Prise et pillée en 1622 par les bandes de Mansfeld, puis occupée par les Impériaux, reprise par les Suédois en 1632, par les Impériaux en 1635 et finalement en 1636 par les Français et les Suédois réunis, la ville n'était plus qu'un monceau de ruines avec une population détruite au sixième.
Le traité de Westphalie, en 1648, lui laissa un semblant d'indépendance. Mais démantelée par ordre de Louis XIV, en 1673, elle se rendit définitivement, non sans une longue résistance, et dut prêter serment de fidélité au roi de France, en 1679. Sous l'effet de la paix publique, de l'ordre rétabli, du retour à la prospérité générale, la population s'attacha à sa nouvelle patrie. En 1691 et 1692, elle célébra avec enthousiasme les victoires françaises de Louis XIV aux Pays Bas en allumant des feux de joie et, en 1673, elle fêta durant deux jours le traité de Paris.
Plus tard, l'esprit de la Révolution trouva à la fois des partisans et des adversaires. Mais, avec le règne de Napoléon, l'ordre et le calme sont rétablis. Désormais, l'histoire d'Obernai se confond avec celle de l'Alsace.