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La légende de Mulhouse
A Mulhouse, au milieu du XVè siècle, dans une petite rue où prospérait l'artisanat, les habitants s'apprêtaient à célébrer les épousailles d'un jeune forgeron que l'on appelait Daniel le curieux car à chaque chose il demandait obstinément son secret, et avant tout il cherchait à percer l'avenir...
Un ménétrier rythmait d'une musique allègre la cadence et le rêve des invités. "La mariée avait le bonnet tout rehaussé d'argent, le corsage violet, raidi de dentelles neuves, le jupon rouge aux nobles plis droits ; le marié, coiffé d'un tricorne noir, avait l'habit brun, la veste cramoisie, les hauts-de-chausse gris clair et les bas blancs." Bien que sensible au bonheur que lui apportait la présence de sa bien-aimée Catherine, Daniel ne cessait de regarder dans toutes les directions avec une extrême curiosité... "Que ne donnerais-je pas, dit-il soudain, pour savoir comment sera Mulhouse dans cinq cents ans !" Son désir devint réalité, nous explique la légende : brusquement Daniel disparut aux yeux du cortège et les recherches pour le retrouver furent vaines.
Cinq cents ans plus tard, toujours à Mulhouse, des promeneurs aperçurent un jour un paysan curieusement vêtu. Il était coiffé d'un tricorne plein de poussière et ses habits à l'ancienne mode étaient complètement secs malgré la pluie qui ruisselait de toutes parts : c'était Daniel le Curieux qui venait de se réveiller après une léthargie séculaire. Les yeux perçants, attentif à tout ce qui l'entourait, il parcourait sa ville avec ferveur. Mais comment faire pour la reconnaître ? Tant d'événements s'étaient passés depuis que Daniel le Curieux avait quitté la ville.
Mulhouse avait quitté la Décapole et s'était alliée aux cantons suisses pour échapper à l'influence des Habsbourg. Au XVIè siècle, Nicolas Peugner et Augustin Kraemer étaient venus prêcher la Réforme, qui, en 1526, fut adoptée officiellement. En l'année 1590, tout culte autre que celui des protestants se trouvait interdit. Puis, le traité de Westphalie avait remis l'Alsace à la France, mais Mulhouse avait gardé son indépendance. En 1789, ne comportant encore que 6000 habitants, la ville s'était donnée librement à la France, et, à la suite d'un développement inattendu, elle était devenue une cité industrielle de plus de 200 000 habitants...
Mais continuons notre promenade avec Daniel le Curieux qui est ravi de constater ce changement... Toutefois, il lui devient difficile de se retrouver dans ce dédale. Sa maison a disparu. Les quartiers qu'il a connus se sont métamorphosés. Certes, il retrouve quelques vestiges de la vieille cité, la Tour du Diable, le Tour Nessel, restes de l'ancien château fort épiscopal qu'il n'a jamais connu en entier. Il regarde la chapelle Saint-Jean où il est venu jadis et qui lui apparaît sous la forme d'un musée lapidaire. Des murs d'enceinte, il ne retrouve plus que la Tour du Bollwerk. Encore a-t-il de la peine à l'identifier, car elle s'est ornée d'un toit. Il passe devant des magasins et des boutiques remplis d'objets insolites pour lui, pendant que des "voitures sans chevaux" le remplissent d'admiration. Perdu dans le flot de ses souvenirs, étranger dans sa ville natale, il se dirige, sur les conseils d'un passant, vers l'hôtel de ville, où, peut-être, les employés pourront le réconcilier avec lui-même et avec son temps. Il croit reconnaître la bâtisse qu'il a jadis contournée bien des fois.
Ce n'est en fait qu'une illusion : le bâtiment qu'il a connu fut incendié en 1551, cent années après son mariage, et reconstruit dans le même style et suivant les mêmes proportions. |
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Daniel admire en hésitant le haut perron garni d'un double escalier, le baldaquin en pierre avec son horloge qui repose sur de frêles colonnes, les fresques historiques, les pignons qui se terminent par d'élégantes volutes et, accroché à l'un d'eux, le "Klappenstein", reproduction d'un bloc de pierre que les femmes convaincues de médisance devaient porter au cou dans toute la ville, en signe d'expiation... Daniel pénètre dans l'édifice dont il ne reconnaît plus les couloirs. Il fait l'étonnement du personnel administratif. Un médecin et un historien s'intéressent à son cas, le prennent pour un illuminé et l'accompagnent jusqu'au cimetière où se trouve précisément la tombe d'une certaine Catherine Portelette, morte au XVè siècle. Daniel s'agenouille et se plonge dans ses pensées pendant que ses deux amis se retirent quelques instants par discrétion. Quand ils reviennent, Daniel a disparu, emportant son secret, son charme et ses naïves questions...
Outre ces quelques vestiges du passé, l'intérêt de la ville réside également dans l'extraordinaire développement qui, à partir du XVIIIè siècle, allait faire d'une modeste cité un centre industriel rayonnant et moderne. A cette époque, l'Europe était encore tributaire de l'Inde pour le commerce des étoffes de coton imprimées, appelées précisément "indiennes". Or, en 1746, trois citoyens de Mulhouse, Samuel Koechlin, Jean-Jacques Schmaltzer et Jean-Jacques Dollfus eurent l'idée d'introduire dans leur ville natale une manufacture d'étoffes imprimées. Au début, l'outillage était primitif, mais cette industrie ne tarda pas à connaître un grande vogue. A vrai dire, aujourd'hui même, ce développement ne laisse pas de surprendre les économistes, car rien ne semblait prédisposer Mulhouse à cette tâche. Il n'y avait point de charbon à proximité et, en ces temps anciens, aucune voie navigable ne permettait d'amener facilement les matières premières.
Cette entreprise apparaissait donc comme un défi aux lois habituelles de l'économie. C'était vraiment une aventure qui s'ouvrait devant quelques citoyens. Et il fallut, pour lui donner un sens, l'énergie inébranlable de plusieurs générations. Toutefois, peu à peu, d'autres tendances se firent jour. En 1832, la Société industrielle de Mulhouse fut fondée par 22 ingénieurs. Elle favorisa le développement des arts, l'établissement d'écoles gratuites, la création de bibliothèques, de musées. En 1857, Engel-Dollfus déclarait : "Le fabriquant doit à ses ouvriers autre chose que le salaire." Une oeuvre sociale remarquable fut ainsi réalisée, particulièrement dans le domaine du logement et des cités ouvrières. Certes, Mulhouse n'est plus comme le proclamait Charles X "la capitale de l'industrie française". Mais on peut dire que de ses murs est partie l'impulsion industrielle qui a transformée le Haut-Rhin.
Et puis, la gloire du vignoble voisin retombe aussi sur elle. Montaigne, chevauchant jadis de Thann à Mulhouse, s'émerveillait devant "les coteaux pleins de vignes, les plus belles et les mieux cultivées et en telle estandue que les Guascons qui estoient là disoient n'en avoir jamais veu tant de suite...". |
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